Cinq jours, quatre nuits
CINQ JOURS, QUATRE NUITS
Kilkenny au XVIIIème siècle.
Laissant sa jeune épouse Clara en leur
demeure, Erwin, un jeune négociant
irlandais se rend à Galway pour affaires.
Mais qu’y trouvera-t-il ? Qui sont ces
géants blonds aux barbes tressées,
cette mystérieuse femme aux cheveux
blancs et cet homme tout de noir vêtu ?
La réponse sera donnée par la verte
Irlande, magnifique, splendide et
romantique.
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Extrait de « Cinq jours, quatre nuits »
- « Oengus ? Que faites-vous ici ? Vous m’avez suivi ? »
Pour toute réponse, l’homme se jeta sur l’épée qui avait atterri dans une touffe de bruyère, dégageant la lame d’acier et sans rien dire, donna un violent coup d’estoc au-dessus de la tête d’Erwin. Un râle d’agonie se fit entendre. Se retournant, il vit un géant blond vaciller, celui-là même qui avait partagé sa route il y a quelques heures à peine. Oengus donna un violent coup de pied en retirant la lame puis se remit en garde, silencieusement en tendant un bras secourable à Erwin.
- « Oengus Dubh, cela ne te concerne pas, laisse-nous régler cette affaire. » s’écria un deuxième homme à l’épaisse barbe blonde.
Rejetant sa tête en arrière, le gaël éclata d’un rire dur, sans joie. Profitant de ces quelques secondes d’inattention, celui qui avait parlé lança sa pesante lame en direction du sauveur qui s’affala dès que le pommeau vint percuter sa tempe.
- « Nous voilà seuls, Erwin. Comme autrefois. Je te tuerai encore pour que l’ordre ancien puisse reprendre ses droits.
- Mais de quoi parlez-vous ? Je vous connais si peu, nous avons juste fait un bout d route ensemble.
- En es-tu bien sûr ? N’as-tu jamais rêvé de nous, les quatre guerriers des terres glacées ? Te souviens-tu de nos combats ? … »
Erwin incrédule, terrorisé était tétanisé par la vision de cet homme menaçant qui dégageait une force et une distinction hors du commun. Il semblait sortir de ces livres d’histoire qui représentaient les illustres rois bâtisseurs d’empires dans une pose hautaine et condescendante, le pied nonchalamment posé sur l’ennemi vaincu. D’un geste lent, le guerrier blond planta sa lame dans la jambe d’Erwin qui hurla de douleur.
- « Que faites vous ? Vous êtes fou ? Ahhh !
- … Alors Erwin, tu te souviens de moi ? »
En souriant cruellement, il enfonça une deuxième fois l’épée dans le bras de l’homme à terre qui gémissait, terrifié.
- « J’ai bien souvent décimé les tiens et je recommencerai aujourd’hui. Ta femme portera mes fils dans ses entrailles et bien avant leurs naissances, j’éventrerai celui qui occupait la place qui m’est échue. » reprit-il férocement.
A l’évocation des siens et de sa femme bien-aimée, quelque chose se transforma au plus profond d’Erwin, cette espèce de flammèche refoulée en lui embrasa d’un seul coup tout son être. Il se releva péniblement et fièrement fit face aux trois hommes, réprimant un cri de douleur. Relevant son menton et bombant le torse d’un air de défi, il les toisa avec mépris :
- « Mes amis m’appellent Erwin. Les autres m’appellent Monsieur Mac Krannagh. Vous, vous m’êtes rien pour moi. Alors partez et ne parlez plus ni de Clara ni de ceux de ma race. Je pourrais faire preuve de magnanimité en vous épargnant.
- Ah bon ? Et qui m’affrontera si je reste, jeune homme ?
- Moi. Moi tout seul, Erwin Mac Krannagh, descendant de Morrigan Mac Krannagh
- N’as-tu point peur de nous ?
- De vous ? Non, je ne vous ferai jamais ce plaisir. Je ne crains que Dieu sur cette terre. »
Il fut assailli par un flot de rires sonores et cruels qui cessèrent soudainement.
- « Que peut donc faire ton Dieu à la peau d’albâtre pour t’aider ? Il n’a même pas pu sauver son propre fils !
- Cesse de blasphémer barbare et retourne dans tes brumes glacées ou bien viens te mesurer à moi au lieu de caqueter comme une vieille femme ! »
Erwin prononçait ces paroles dans un état second. Il entendait sa voix qui paraissait être celle de quelqu’un d’autre, comme un dormeur qui, extrait de son corps, pouvait l’épier à loisir.
- « Hommes du nord, entendez-vous cela ? Laisserez-vous cette insulte impunie ?
- Ay ! Ay !
- Allons mes frères, éventrons l’impudent ! Ensuite, abandonnons son cadavre aux chiens errants et aux corbeaux ! » hurla celui qui paraissait être le chef du groupe.
Sans crier gare, Erwin se jeta maladroitement sur les guerriers en décrivant avec sa lame de grands cercles qui n’atteignirent rien ni personne. Emporté par son propre élan, il s’affala sur le sol poussiéreux en haletant. Les autres se moquant de sa maladresse riaient à gorge déployée. Mal leur en prit, car se détendant d’un seul coup, Erwin fit décrire une ample courbe ascendante à son épée, tranchant le cou de l’homme le plus proche qui tomba à la renverse en serrant sa gorge. Un gargouillis étrange en sortit avant que le silence de la lande ne recouvre son inquiétante tranquillité. Les compagnons d’arme du défunt n’en crurent pas leurs yeux qui s’enflammèrent soudain d’une haine sans borne. La vengeance leur criait de massacrer l’homme seul et blessé, en oubliant tout sens de l’honneur et toute autre valeur humaine. Ils déchaînèrent sur lui un enfer de violence aveugle. Les trois hommes encore debout, transformés en bêtes sauvages, s’affrontaient comme les vents de la tempête, défendant chèrement leurs vies. Erwin, en pacifiste, fut étonné de sa capacité nouvelle à trancher, barrer[1], donner des coups d’estoc et de taille. Submergeant ses ennemis, il se surprit à entonner un chant oublié évoquant de rouges moissons et d’héroïsme. Il déviait les coups les plus puissants avec sa lame d’acier, attaquait sans relâche, animé d’une mystérieuse force qui puisait ses racines dans le divin. Rompant[2], il laissa son adversaire venir vers lui. Puis à l’instant où celui-ci pensait pouvoir l’atteindre, Erwin lui asséna un violent coup d’estoc qui traversa la légère côte de maille, lui perforant la poitrine pour ressortir dans le dos. Mortellement blessé, l’homme affichait un air incrédule. Comment une pareille mauviette avait pu le toucher à mort ? Avant qu’il ne puisse s’étonner davantage, Erwin s’était retiré en impulsant un mouvement de vrille à son poignet. Le cœur éclata littéralement. Le moribond entendit nettement le tranchant entailler une côte en se retirant. Erwin, effectua un mouvement circulaire et trancha le cou du guerrier. Alors qu’il savourait sa victoire, Erwin ne put dévier une attaque en plein cœur ; sans même s’arrêter, il plongea sa lame dans le bas-ventre du dernier assaillant qui s’affala sur le sol en râlant. Il se retrouva seul, debout, à bout de souffle, éclaboussé de son sang, mais aussi de celui de ses victimes. Tâtant sa poitrine, il constata d’un air incrédule sa veste dont le tissu avait été tranché net. Mais comment était-il encore vivant après avoir reçu un tel coup ? Il fourra sa main dans la poche intérieure et y découvrit le lambeau de la robe de la vieille dame, un morceau de son vêtement de lin ! Son esprit encore embrumé par l’intensité de l’affrontement ne parvint pas à analyser la raison de ce miracle.
Oengus reprenait difficilement conscience. L’entaille sanguinolente sur son front et la grosse bosse sur sa tempe le ramenèrent douloureusement à la réalité. Balayant l’espace avec une acuité de loup, il y vit Erwin, titubant, le corps ensanglanté.
[1] Terme d’escrime, signifie bloquer un coup
[2] Terme d’escrime, signifie reprendre de la distance
Mis à jour (Vendredi, 23 Septembre 2011 12:34)





